Ungersheim : le laboratoire alsacien de la transition écologique et alimentaire
Entretien avec Jean-Claude Mensch, maire du village d’Ungersheim (article rédigé avant les élections municipales de 2026).
Capitale française de la biodiversité en 2023 et sujet du documentaire “Qu’est-ce qu’on attend ?” de Marie-Monique Robin, Ungersheim est une commune haut-rhinoise aux multiples facettes. Forte des six mandats de son dernier maire, elle est parvenue à mettre en œuvre une politique de long terme à portée participative en faveur de sa souveraineté alimentaire et de son autonomie énergétique. Ferme municipale, cantine bio, centrale photovoltaïque, monnaie locale, écomusée ou encore éco-hameau, les multiples initiatives menées sur son sol font d’elle un fer de lance de la transition écologique en France.
Bonjour M. Mensch, pourriez-vous vous présenter et nous parler du cheminement alimentaire de notre village ?
Je m’appelle Jean-Claude Mensch et voilà 37 ans maintenant que je suis maire d’Ungersheim, un village alsacien de 2500 habitants qui se veut en transition. J’en suis à mon sixième mandat mais ce sera mon dernier et je passe le flambeau aux prochaines élections.
Durant ces six mandats, les quatre derniers ont été consacrés principalement à la transition écologique, que l’on n’appelait pas encore comme telle à l’époque. Le cheminement alimentaire du village a commencé dans les années 2000 avec le démarrage en 2007 d’un projet de restauration scolaire bio qui s’est concrétisé en 2009. Depuis, 100% des aliments servis dans notre école et quatre à cinq cantines alentour sont biologiques tous les jours de la semaine, goûter inclus.
Cette démarche a commencé en passant par un traiteur pendant quelques années, avant d’utiliser la cuisine de notre MJC et de finalement construire une installation spécialement dédiée dans un bâtiment communal loué à une association d’insertion, en 2014. Cette cuisine produit aujourd’hui 600 repas par jour et emploie une brigade composée à la fois de personnel en apprentissage et de cuisiniers professionnels.
En parallèle, nous avons composé un programme de transition complet dénommé “21 actions pour le 21e siècle” qui mêle souveraineté alimentaire, autonomie énergétique et démocratie participative.
À quoi correspond exactement le versant alimentaire de ce programme ?
Dénommé “De la Graine à l’Assiette”, cette initiative est issue d’une prise de conscience liée au profil même du village. Ungersheim est un patelin “rurbain” dans la périphérie de Mulhouse qui dispose de 800 hectares de terres cultivables. Le hic, c’est que pas un mètre carré de ces surfaces agricoles ne servaient à nourrir la population.
Nous avons donc souhaité créer une filière alimentaire en circuit court en commençant par mobiliser des terres en faveur du maraîchage et en produisant des légumes. La démarche a démarré en mai 2011 avec un premier essai sur 8 hectares animé initialement par l’association d’insertion Jardins d’Icare. Celle-ci a produit pendant une dizaine d’années des légumes bio pour la restauration scolaire et des paniers maraîchers destinés aux habitants avant que l’exploitation – les Jardins du Trèfle Rouge – ne soit reprise par la commune en 2022 pour créer la régie municipale actuelle.
La question des débouchés s’est vite posée étant donné l’existence de légumes déclassés dont les calibres ou l’esthétique sont indésirables et de surplus de production liés aux aléas climatiques. C’est ce qui a justifié la création d’installations complémentaires en aval : une petite légumerie conserverie pour gérer les surplus, un pressoir consacré à la valorisation de nos fruits ainsi qu’une épicerie municipale pour écouler nos produits de saison directement auprès des habitants. Plus récemment, nous avons fait l’acquisition d’un poulailler mobile afin d’accueillir 200 poules dans nos prés de luzerne et de trèfle, ce qui nous permet de proposer des œufs bio en vente directe.
Des 8 ha de nos débuts, nous sommes passés à 28 ha mais tous ne sont pas en maraîchage. C’est pourquoi nous réfléchissons à la possibilité de cultiver des céréales panifiables et de créer une huilerie pour valoriser les graines locales que sont le colza, le tournesol et le chanvre.
Comment sensibilisez-vous les habitants aux enjeux d’autonomie alimentaire ?
Pour commencer, nous remarquons que beaucoup reste à faire car l’épicerie municipale pourrait mieux fonctionner. Cela signifie que la majeure partie de la clientèle se tourne encore vers les produits des grandes surfaces traditionnelles qui ne proviennent pas de nos circuits courts.
La sensibilisation me semble donc essentielle. C’est d’autant plus vrai que j’ai la conviction que la démocratie passe par l’alimentation : elle est l’un des premiers vecteurs de bien-être, de santé publique et de lien social dont nous disposons. C’est d’ailleurs pour cela que, chaque année, nous offrons un panier de légumes à nos habitants.
C’est aussi pour faire de la pédagogie aux moments les plus opportuns que nous avons ciblé en priorité la restauration scolaire afin d’agir au moment où les enfants prennent leurs habitudes et s’éduquent au goût.
Dans le même ordre d’idée, nous avons souhaité agir plus en amont, en appliquant un dispositif “Ordonnance Verte” qui permet de délivrer gratuitement aux femmes enceintes de notre village un panier de fruits et légumes bio hebdomadaire jusqu’à la naissance de leur enfant. Nous souhaiterions aller plus loin en proposant aux parents des ateliers de formation à l’alimentation saine et durable dispensés par des nutritionnistes, mais ça n’est pas encore concrétisé.
Finalement, nous avons tout un travail d’ordre culturel à effectuer car c’est l’orientation même de notre régime alimentaire – très carné – qui rend l’autonomie alimentaire si difficile à atteindre, y compris dans un village doté d’un bassin agricole conséquent comme le nôtre.
Le modèle d’Ungersheim vous paraît-il réplicable et, si oui, à quelles conditions ?
Notre modèle repose sur un objectif simple voire simpliste : produire suffisamment de nourriture sur notre territoire pour couvrir les besoins des habitants de notre commune. Le même principe s’applique pour la question énergétique.
Ce qui importe, in fine, c’est de mobiliser les moyens pour y parvenir. Je suis convaincu que notre modèle est réplicable car il ne s’agit pas tant de mobiliser toujours plus de moyens mais de réorienter les politiques publiques afin de prioriser les dépenses les plus pertinentes et aborder la question de la transition écologique. Pour vous donner un exemple, nous l’avons fait en étalant nos dépenses de voirie – historiquement très importantes en raison d’un trafic fort et des deux départementales qui nous traversent – pour investir dans la souveraineté alimentaire et l’autonomie énergétique.
Trop souvent, les mairies se cantonnent à des missions ou des compétences classiques comme la voirie, le mobilier urbain, les espaces publics, les fleurissements… Elles se sentent plus sécurisées dans une démarche traditionnelle par peur du changement et de l’électorat, qui risque de leur tomber dessus en cas d’échec mais c’est ne pas tenir compte des cercles vertueux que permet la transition.
Prenez notre commune, nous disposons aujourd’hui d’une ferme municipale, d’une cantine 100% bio, d’une légumerie conserverie, de la plus grande centrale photovoltaïque sur toiture d’Alsace, d’un éco-hameau… et pourtant, nous n’avons pas augmenté nos impôts locaux depuis 2003. Ces initiatives peuvent sembler coûteuses à première vue mais il faut comprendre qu’en investissant dans la transition, on crée de nouvelles recettes, on crée de l’emploi et on peut faire des économies sur la durée : c’est un propos qui parle aux administrés. C’est aussi un domaine où il existe des aides et des subventions que nous avons tout intérêt à aller chercher pour créer les externalités positives que je viens de mentionner.
Les élections municipales étant imminentes, quels sont les conseils que vous donneriez à un représentant nouvellement élu qui souhaite s’engager dans la relocalisation de nos chaînes alimentaires ?
Au-delà de la réorientation des politiques publiques et des enjeux de priorisation dont j’ai parlé, il faut jouer sur le profil de chaque commune et les atouts à disposition. Toutes les villes ne se ressemblent pas mais certaines auront, par exemple, la possibilité de mobiliser du foncier agricole pour lancer un projet d’exploitation communale. Toulouse en est la meilleure illustration avec sa grande ferme municipale (250 ha) existant de longue date (1975). Orientée d’abord vers la viticulture, elle s’est diversifiée vers les céréales panifiables et le maraîchage.
À cet égard, je conseille aux nouveaux élus de se tourner vers le Réseau des Fermes Publiques qui a vu le jour l’année dernière et qui recense toutes les exploitations communales déjà existantes ou en projet à l’échelle nationale, sa vocation étant précisément de faciliter les échanges et les retours d’expériences. Ils peuvent aussi se tourner vers l’association Un Plus bio, dont nous sommes adhérents, qui fédère un réseau de cantines bios engagées dans le changement des pratiques alimentaires.
Le bémol, c’est qu’encore aujourd’hui une ferme municipale ne peut pas bénéficier des aides de la PAC, pourtant une ressource essentielle en agriculture. Faire changer cette limitation à l’échelle européenne est aussi l’une des vocations du Réseau des Fermes Publiques.
Pour ce qui relève des communes sans potentiel foncier ou qui ont perdu la maîtrise des surfaces agricoles dont elles sont pourtant propriétaires (terres en location ou dévolues à d’autres projets), il faut travailler avec les agriculteurs à proximité et démontrer qu’une parcelle maraîchère, une exploitation bio ou une parcelle en circuit court peut rentabiliser sa production.
Si Ungersheim dispose maintenant de 15 % de bio sur ses surfaces agricoles (contre une moyenne nationale à 10 %), c’est aussi en raison des initiatives d’agriculteurs locaux : tout d’abord la ferme Moyses de 54 ha (dont 20 sur notre commune) qui produit sans labour des céréales panifiables bio et dispose en complément d’activités de meunerie et de boulangerie ; puis l’élevage Zum Burahisla de 85 ha qui cultive 100% des fourrages destinés à ses bêtes et propose l’ensemble de ses produits bouchers en circuit court, ainsi que la ferme d’élevage bovins, de Pierre-Luc Tischmacher, sur 80 ha en BIO. Le maire a beau ne pas avoir la main sur tout, il peut trouver des partenaires pour dialoguer, d’où l’importance aussi d’utiliser le monde associatif comme relais.
Finalement, pour ce qui est des grandes villes, il n’est pas possible d’y aller par quatre chemins et c’est au développement de ceintures maraîchères qu’il faut travailler.
L’avis Foodbiome
Située dans un bassin minier historiquement à gauche mais maintenant fortement ancré à droite de l’échiquier politique, Ungersheim témoigne qu’il est possible de mettre en oeuvre une transition alimentaire ambitieuse quel que soit le bassin électoral tant que les projets sont fédérateurs, pensés dans l’intérêt de tous les administrés et à triple valeur environnementale, économique et sociale.
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